an article from L’Illustration

Scan of an article about Lantelme, from L’Illustration (29 July 1911). This article was written by famous Sem.

Illustration article by Sem

The article text (OCR and spell-check by me).

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LA MORT TRAGIQUE DE Mlle LANTELME

Mardi soir, on apprenait, avec un douloureux étonnement, la mort acciden­telle de Mlle Lantelme, qui s’était noyée, la nuit précédente, dans le Rhin, en tombant dfune des fenêtres de son yacht Aimée, véritable maison flottante, à bord de laquelle elle excursionnait en compagnie de son mari, M. Alfred Edwards, et de quelques amis. La nouvelle de cette fin tragique a causé dans Paris, où la séduisante comédienne était très fêtée et très admirée, une pro­fonde émotion. Le dessinateur Sem, qui l’a beaucoup connue et parfois cari­caturée, a défini ici, en traits expressifs, la physionomie si particulière, en son charme primesautier, de l’actrice trop tôt disparue:

GINETTE

Ginette… nous tous, ses amis, ses camarades, l’appelions de ce petit nom d’affection. Son vrai nom était Gene­viève, mais il lui allait si mal! Seul parmi ses intimes, le marquis de Biron, avec ses manières cérémonieuses du siècle der­nier, s’amusait à l’appeler « chère made­moiselle Geneviève ». Elle en était flattée, mais elle ne pouvait s’empêcher d’écla­ter de rire. Non! pour nous, elle était vraiment Ginette, et c’est désormais sous cette appellation gentille, répandue par­tout par la dépêche annonçant la fatale nouvelle, que le public gardera le souve­nir attendri de cette charmante artiste.

Elle avait d’ailleurs le don de la fa­miliarité. C’était une sympathique, une primesautière, — une tutoyeuse : elle aurait tutoyé un roi, mais avec une grâce si gamine qu’il n’aurait pu se fâcher. Elle avait la piquante audace, la spontanéité des gosses de la rue, leur voix criarde, leur accent traînant charriant des mots crus, juteux. On cite d’elle des traits à la Forain, d’un pittoresque violent et cruel, à l’emporte-pièce. Elle incarnait la drôlerie savoureuse, un peu grasse, de la légendaire « petite pomme d’api » de Caran d’Ache.

Elle adorait les chiens et savait admirablement leur parler. Ils reconnais­saient en elle une petite sœur; elle les mettait en confiance. Elle avait leur grâce enjouée, leur effronterie.

Elle était très près d’eux, tout près de la nature. Oui, Ginette était par-­dessus tout naturelle! Ça a l’air tout naturel d’être naturel: c’est tout ce qu’il y a de plus rare, du moins au théâtre. Je ne parle pas de ce naturel obtenu, plus naturel que nature, mais de ce naturel délicieux, humain, divin: le naturel du bon vrai vin, des bons fruits de plein vent, des œufs frais, de la salade verte; le naturel des enfants, des jeunes bêtes; le naturel des vraies douleurs, des vraies joies; le naturel du bon Dieu!… Vous me comprenez?

Eh bien, Ginette avait tout cela!

Quand on écoute une pièce des coulisses, sans voir les acteurs, on a l’im­pression d’écouter la récitation dans une classe. Souvent, aux répétitions, un artiste s’interrompt an milieu de son rôle, à cause d’une difficulté de mise en scène; il doit s’asseoir, et demande brusquement: « Nom d’un chien! et la chaise? où est la chaise? » Ces quatre mots, dits naturellement, jurent, inter­calés dans le débit conventionnel de son rôle, comme l’écriture manuscrite mêlée à de l’imprimé. Eh bien, Ginette savait tout dire comme elle aurait demandé la chaise! Elle ne jouait pas, elle vivait. Son succès dans le Costeau des Epinettes, l’an dernier, au Vaudeville, fut une révélation. C’était halluci­nant de vérité. Certaines de ses répliques furent dites sur un ton si juste, si humainement juste, que c’était comme un chef-d’œuvre d’interprétation. Il y a ainsi, dans les tableaux des impressionnistes, des taches de couleur troublantes de vérité mystérieuse. Il aurait fallu garder, recueillir le ton, l’accent, l’orient de ces intonations comme des perles. Ginette n’avait peut-être pas la méthode, la science, le métier; elle avait mieux: c’était une impressionniste.

Ses façons si naturelles, si spontanées, semblaient mal s’accorder avec le luxe artificiel dont elle aimait à s’entourer. Elle avait des sauvages le goût excessif de la parure et des plumes; elle en avait aussi l’ingénuité. Au fond, c’était une tendre, une fausse crâneuse. Elle cachait, sous ses allures gouail­leuses de gavroche mal embouché, une âme sentimentale et mélancolique, une candeur qui apparaissait dans le regard de ses grands yeux naïfs, dans l’ex­pression de sa bouche entr’ouverte et « gobeuse », dans son rire franc, sans coquetterie ni précaution, découvrant enfantinement ses gencives. Elle était très bonne, très charitable, et, comme on dit en argot de théâtre, très « don­nante ». C’était une délicieuse camarade.

Quelle mélancolie de voir, dans ce vieux Rhin pompeux, aux lourdes eaux jaunes couleur de bière, disparaître, en une mort démesurée, cet être jeune de fantaisie et de grâce fragile, pauvre petite victime au destin inattendu d’Ophélie.

Sem.

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sem-faivre

Abel Faivre. Portrait of Sem.

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5 drawings of Lantelme, all by Sem

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