articles about Lantelme by reporters Nadaud and Pelletier (parts 3-4)

OCR and spell-check by me. Scans found on Gallica site (Le Petit Journal, 12-13 October 1925). They are also reposted here and here.

——————————————–

III. Le Secret du Fleuve

Donc, depuis l’après-midi du 25 juil­let 1911, plus précisément, depuis qu’était arrivé à Paris le premier télé­gramme me donnant la sinistre nou­velle, il y avait une affaire Lantelme, dont les incidents du cimetière n’étaient qu’un épisode. Comme une flambée de poudre le bruit s’était répandu dans Paris qu’au cours d’une scène orgia­que sur le Rhin, M. Alfred Edwards, mari de Mlle Geneviève Lantelme, avait tué sa femme, soit, d’après les uns, en la jetant dans le fleuve, soit, disaient les autres, d’un coup de revolver ou par strangulation, et en se débarrassant du cadavre en le jetant au fil de l’eau.

Des envoyés spéciaux appartenant à certains journaux avaient, pour telles raisons ou pour d’autres, broché sur le tout. Et la somme de rumeurs revenue de Paris en Allemagne n’incita pas peu 1a justice al1emande à ouvrir ptoprio motu, le 26 juillet, trente-six heures après la disparition de Ginette, une enquête, close d’ailleurs bientôt par un non-lieu.

Mais, si les autorités allemandes ont admis la thèse de l’accident, ce n’est pas une raison, tant s’en faut, pour que l’opinion française se rallie à une appréciation étrangère, surtout à celle-là. Et le Boulevard oublie le discours de M. Lloyd George et les incidents du Maroc, — déjà ! — ; cette épo­que pourtant féministe se désintéresse de l’attribution du prix de Rome de sculpture à Mlle Heuvelmans ; les plus beaux raids d’aviation, — Beaumont, vainqueur du tour d’Angleterre !— sont appréciés, mais presque comme des faits divers de second ordre ; la question, la seule qui se pose et que l’on pose, c’est : « Comment, par quoi, par qui a été tuée Ginette ? »

Nouvelles brèves, on-dit, informa­tions contradictoires, c’est tout ce que l’on possède. La raison insatisfaite laisse la place au sentiment. Et le sentiment de la foule est contre Edwards.

Contre Edwards le riche. Contre Ed­wards dont la puissance occulte est redoutée et jalousée. Contre Edwards aux origines doublement étrangères. Contre Edwards, vieux mari d’une trop jolie fille en vue. Contre Edwards, au­toritaire, rancunier, mordant. Contre Edwards, qui n’a pas d’égaux, encore moins de supérieurs. Contre Edwards qui, disait-il de lui-même, traverserait Paris à pied pour obliger un ami, à genoux pour nuire à un ennemi.

Et sans chercher à savoir comment s’était exactement déroulé le drame, ni quelles étaient les premières constata­tions, le Tout-Paris attendait qu’on lui fournît les preuves du meurtre.

Désespère-t-il encore qu’on les lui apporte ? Se refuse-t-il toujours à croire à un accident?

 

Les premières constatations

Avant de nous attaquer au mystère, faisons un peu d’histoire.

C’est dans la nuit du 24 au 25 juil­let que, sur le Rhin, à proximité de la frontière germano-néerlandaise, dispa­raît Geneviève Lantelme.

La première dépêche qui apprit à Paris la funèbre nouvelle émane de M. Charles Cuvillier, compositeur et l’un des passagers de L’Aimée. Adres­sée au Docteur Dauriac, elle fut expé­diée à triple taxe de Marienbaum le 25 juillet, à 11 h. 50. Elle dit : «Gi­nette moyée. Edwards très malade. Ré­pondez Himden à Emmerich.»

Ce télégramme arriva à midi 1/2. Le docteur Dauriac le renvoya à la poste pour obtenir confirmation ou rectifica­tion éventuelle du mot « moyêe » en toute vraisemblance « noyée ».

Le destinataire partit à 18 heures pour Emmerich via Cologne. Le len­demain matin, il adressait à Mme Dau­riac, sa femme, une dépêche disant « Ginette tombée accident fenêtre ca­bine nuit lundi à mardi à une heure en plein courant corps non retrouvé. »

Peù de temps après, un autre telégramme, de la même source, parti d’Emmerich, annonçait à Mme Dau­riac que le corps était retrouvé. Il est permis de penser que ce fut seulement quelques minutes auparavant que le docteur Dauriac fut avisé de la doulou­reuse trouvaille. Car, parti de Paris à 18 heures, il ne pouvait être à Cologne avant 6 heures et à la frontière néerlandaise avant 8 heures du matin.

Une autre dépêche d’Emmerich, à la même date, 26 juillet, annonce que le cadavre est retrouvé dans les roseaux d’Ober-Meermeter, près de Rees. Le corps charmant de l’infortunée, d’après les premières constatations, est re­vêtu d’un simple tea-gown. Visage calme, cheveux dénoués, la main gau­che crispée sur le couvercle d’une pe­tite boîte d’argent. Le document ajou­te : « Le corps sera transporté sur le yacht Aimée, qui retourne à Emmerich.»

Néanmoins, la police allemande, sou­cieuse de sa responsabilité et fort émue des rumeurs qui, depuis l’avant-veille, se sont répandues dans Paris, décide d’ouvrir une enquête ; le cor­respondant à Dusseldorf de l’Agence de la Presse associée télégraphie le jour même que l’on retrouve le cadavre :

« Le procureur impérial a ordonné l’ouverture d’une enquête judiciaire sur les conditions dans lesquelles s’est pro­duite la mort de Mlle Lantelme à bord d’un yacht dans les environs d’Emmerich-sur-Rhin. Les bruits les plus con­tradictoires courent à Dusseldorf ; ils ont rendu cette mesure judiciaire néces­saire, afin de faire la lumière pour sa­voir s’il y a eu suicidé, crime ou acci­dent. »

Comme les passagers de L’Aimée se sont certainement tenus dans la plus explicable dés réserves vis-à-vis de la population allemande, il appert nette­ment que les bruits auxquels fait allu­sion cette dépêche d’agence sont des bruits revenus de Paris à Dusseldorf.

L’enquête fut certainement rapide et décisive, puisque Berlin télégraphiait le 27, soit le lendemain de l’ouverture de l’enquête, consécutive à la découverte du corps, que « de l’enquête offi­cielle, il résultait que ce fut bien d’une syncope que Mlle Lantelme tomba dans le Rhin ». Et la dépêche ajoutait que « le corps, dont les autorités ont autorisé l’enlèvement, a d’abord été déposé sur le yacht puis dirigé par chemin de fer sur Paris ».

Ainsi tombe la macabre légende d’a­près quoi les autorités allemandes au­raient décidé de ne pas toucher au ca­davre jusqu’à la fin de l’enquête et l’auraient laissé dans l’eau bourbeuse du fleuve, sous le lourd soleil de juil­let, et la corde au cou, sinistre épave rattachée à L’Aimêe, avec interdiction formelle de le remonter à bord. La vé­rité, c’est que Ginette, repêchée le 26, vers 10 heures, fut soumise le même jour à un examen médico-légal auquel participa, lui second, le Dr Dauriac et qui authentifia la thèse de l’accident, partant autorisa le retour à Paris de la misérable dépouille.

Le corps fut étendu dans la cabine fatale transformée en chambre mor­tuaire. Edwards, cloué sur son lit dans la cabine voisine par une crise car­diaque, ne peut assister aux funèbres apprêts.

Et ici se place un poignant épisode, jusqu’à présent resté ignoré. L’un des familiers, celui qui, au moment du dra­me a intercepté la lettre : « Mon André chéri… » a la pieuse idée de la coudre dans l’ourlet du kimono qui sera le dernier vêtement de Ginette. Il est, lui, au courant de la passion qu’éprouvait la Petite Reine pour un des plus sé­duisants jeunes prèmiers, nous pour­rions dire le seul jeune premier de no­tre temps. Sur cette passion, Ginette avait échafaudé des projets^ d’avenir dans lesquels Edwards n’était que le passé. Il fallait donc à tout prix que le malheureux demeurât dans son igno­rance : le coup, cette fois, eût été dé­finitif. Mais pourquoi ne pas embau­mer le sommeil éternel de Geneviève du contact du souvenir, par la pré­sence matérialisée de sa pensée su­prême ?

 

L’instruction à faire

La justice française se contenta de l’enquête de la police allemande. Une instruction pourtant eût été nécessai­re. D’abord pour satisfaire à la morale publique, soit en châtiant les crimi­nels, s’il y en avait, soit en arrêtant les bruits calomnieux, que rien d’au­tre d’ailleurs ne pouvait arrêter, si­non une constatation officielle.

Il n’en fut rien fait. Aujourd’hui, après quatorze ans d’oubli, et quatre ans de prescription, nous allons tenter de réparer cette omission et de recher­cher dans quelles circonstances Mathilde Fossey, dite Geneviève Lantelme, épouse Edwards, a pu trouver la mort.

Si la malignité publique s’émut du drame, c’est, nous l’avons dit, que la raison elle-même était loin d’être sa­tisfaite. Et si, dans les récits émanant des témoins, il y avait eu moins de con­tradictions, les haines et les rancunes eussent été ipso facto privées d’aliment.

Deux versions, l’une de première main, celle d’un passager, l’autre qui peut être considérée comme telle, celle du Dr Dauriac, sont en opposition très nette sur un point de première importance.

– Peu avant minuit, dit le passager, nous partions d’Emmerich, à destina­tion de Wesel ; après un voyage d’une heure, nous avons sablé le champagne et nous descendîmes dans nos cabi­nes… Cinq minutes après que nous nous étions séparés, nous entendîmes comme un cri étouffé. Tout le monde se réunit pour savoir ce qui se passait et nous vîmes que Lantelme n’était pas parmi nous… »

Donc Lantelme s’est noyée à 1 heure du matin, le navire marchant depuis une heure dans la direction de Wesel. Etant donné le courant, L’Aimée ne de­vait guère dépasser 6 à 8 kilomètres à l’heure et par conséquent se trouver bien en aval de Rees.

Voyons les déclarations du Dr Dau­riac.

– « … des formalités de douane à la frontière hollandaise avaient arrêté la marche de L’Aimée. A 4heures et demie du soir, le yacht put se remettre en route pour Wesel. Vers 7 heures et demie, dans les environs d’Emmerich, alors qu’un orage s’annonçait, Ginette demanda qu’on jetât l’ancre.

» Après le dîner, Ginette s’était ren­fermée dans son boudoir… Elle s’assit sur le rebord de la fenêtre… Un faible cri perçu dans la nuit (vers minuit 30 ou 1 heure) alors que la tempête fai­sait rage, avertit tout le monde… »

Là aussi, la catastrophe a lieu à 1 heure du matin, mais le navire stop­pait depuis cinq heures, et auprès d’Emmerich.

Première contradiction qui frappait le public : Le navire marchait-il de­puis une heure ? Etait-il à l’ancre de­puis cinq heures ?

Deuxième contradiction entre ces deux déclarations et les faits. Le corps, entraîné par un courant que tous qua­lifient de violent, est retrouvé à Rees, à l’amont d’Emmerich et à l’aval de Wesel, à mi-chemin des deux agglo­mérations. Donc Lantelme est tombée à l’eau entre Wesel et Rees, à 25 ki­lomètres en amont du point où se se­rait trouvée L’Aimée, s’il fallait du moins en croire ses passagers.

Le fait est d’ailleurs confirmé par tous les documents officiels relatifs au lieu du décès. Ils sont datés de Marienbaum. Or Marienbaum est une pe­tite localité de la rive gauche du Rhin, sise entre Rees et Wesel.

Qu’en conclure ? Qu’Edwards a tué Lantelme ? Le lieu n’aurait rien fait à l’affaire. Emmerich, Rees, Wesel, on tue partout, comme dit Farrère. Une seule déduction s’impose : les gens de L’Aimée ne savaient pas où ils étaient. Pourquoi ? Les témoins l’avouent :

« Nous avons sablé le champagne ». Un familier ajoutera que ce n’avait rien d’inhabituel et que, sur ce yacht, l’ex­cès en tout n’était pas un défaut.

Voilà Lantelme dans sa cabine. Y était-elle seule ? Selon toute apparen­ce. Sinon, au moment où la porte fer­mée à l’intérieur au verrou fut enfon­cée, on aurait trouvé au gîte le meur­trier. Or, c’est Edwards, Edwards, le prétendu assassin, qui enfonce cette porte. Il eût donc fallu supposer qu’Edwards, le coup fait, était sorti par la fenêtre, — ce que lui interdi­sait sa corpulence, — et dans l’orage, par un roulis assez violent, eût regagné sa cabine en se glissant par le platbord.

Admettons, malgré ces invraisem­blances, l’éventualité du meurtre. Il faudrait alors supposer que Lantelme ne s’est pas débattue, qu’elle n’a pas crié, qu’elle a continué à crisper sa main sur le couvercle d’argent retrou­vé trente-six heures après dans ses doigts glacés… On sent tout l’absurde de l’hypothèse.

Pourquoi enfin Edwards aurait-il tué? Par intérêt ? Mais l’intérêt lui commandait de laisser vivre sa femme dont la mort l’obligeait, par dissolu­tion de la communauté, à partager son patrimoine avec sa belle-famille. Par amour ? Le culte posthume du malheu­reux pour Ginette démontre qu’il ne désira jamais donner son nom à une autre. Par jalousie ? Il n’aurait pas laissé ses amis s’emparer de la lettre « Mon André chéri » : cette pièce eût été sa justification. Alors pourquoi ?

De quelque côté que l’on se tourne, l’impossibilité du meurtre par Edwards apparaît. Encore plus, si possible, par un autre. Tout le yacht, pour Lan­telme, eut les yeux d’Edwards, si l’on nous permet cette déformation du Cid. Et puis, dernier argument,- celui-là dé­cisif,- comment admettre que, dans un bâtiment, lieu où l’on vit dans une étroite intimité, quinze personnes, — savoir cinq passagers, une femme de chambre, un maître d’hôtel et huit hom­mes d’équipage — eussent gardé un silence absolu? Une au moins, sinon deux, des personnes du bord aurait parlé.

Donc pas de meurtre. Alors, suici­de ? Une femme qui meurt en écrivant une lettre d’amour dans laquelle il n’est question que de projets d’avenir ne songe guère à mettre fin à ses jours. Aussi bien Ginette était trop comblée des biens d’ici-bas pour se dé­cider, à son âge, à se priver jamais d’en jouir.

 

L’accident

Ni meurtre, ni suicide. Que reste-t-il ? L’accident, le banal et douloureux accident. Lantelme rentra dans sa chambre ; elle s’enferme soigneuse­ment ; elle se déshabille, se met a l’aise et commence à écrire à « mon André chéri… » Elle se sent fatiguée, aspire dans un couvercle d’argent de la co­caïne, car le mouvement du fleuve, la fatigue, le champagne ne lui assurent pas l’immobilîté de l’ongle ou du dos de la main.

La tête lui tourne un peu ; elle pen­se que l’air du fleuve la remettra. Elle passe la tête et le buste par la fenêtre relativement large pour sa faible hau­teur ; elle s’assied sur le plat-bord, se penche, bascule avant de songer à se rattraper ; tout étourdie encore de sa «prise», elle est entraînée par le cou­rant : la femme de chambre verra, de son hublot, une forme blanche passer au fil de l’eau. Elle n’est plus que la proie du Rhin qui consentira à la ren­dre seulement trente-six heures après.

Mais les malveillants eux-mêmes au­raient peu à peu mis d’eux-mêmes une sourdine à leurs ragots ; le temps, ce galant homme, eût fait son œuvre.

« Six mois, c’est un peu tard pour parler encore d’elle. »

Lentement, mais sûrement, Gene­viève Lantelme serait entrée à jamais dans la paix de l’éternel oubli, si, à l’exquise artiste dont la vie fut pétrie de réclame parfois tapageuse, la Fata­lité qui ne cessa jamais de peser sur elle n’avait décidé de lui rendre au delà des tombeaux la vedette, mais quelle vedette! la vedette de faits-divers !

 

IV. Un repos éternel… de six mois

 

– Pu… uiiit…

– Chut !… Doucement ! Si les gar­des…

– Par ce temps-là ! T’as des vi­sions !… Quelle flotte !…

Y a longtemps que t’es ici ?…

– J’me suis laissé enfermer ; j’me suis planqué dans un caveau en cons­truction. Et toi, personne n’t’a vu sau­ter le mur ?

– Penses-tu ! Par cette tempête, les flics sont rares. Rue des Rondeaux, y passe jamais un chat…

– Fait frio, mon gas. Les caveaux, ça manque de chauffage central.

– Ben quoi… à deux jours de lâ Noël. Puis, assez, hein ? Vise un peu si le vieux du crématoire fait pas trop de flammes… Bon, tourne… Gare aux trous, avec tes outils… Qué qu’t’as pris?

– Vilebrequin, tournevis, deux pin­ces.

– Ça va ; moi, j’ai la règle, la lam­pe électrique et l’éther.

– Acré… des ombres…

– C’n’est rien… une charmille qui bouge… Doucement… gare à l’acacia… Bon, tu bouscule les pots d’fleur !… Là, on y est.

– Passe-moi une pince… pèse à droite de la grille… moi, j’force à gau­che. Ça y est ! le ciment a lâché d;un coup…

– Le client peut dire que son entre­preneur l’a fait ; c’te grille, c’n’est pas de la fonte, c’est du réglisse…

– Et le ciment, du fromage mou. Grimpe sur mes épaules, tu me passe­ras la main.

– Y a des trucs qui gênent pour sauter là n’dans.

– Tiens, jette-les entre les deux ca­veaux…

– Une croix… Mince, une poupée!… Des vases… Voilà, M’sieu peut descen­dre !

– Arrive… Un petit rétablissement… Là, on est bon… Lumières, siouplaît… Tiens, on dirait une cellule…

– Hé là ! Pas d’blagues ! Force un peu la serrure de la lourde, qu’on ait une autre sortie pour se barrer

– Au parquet !… C’est des lames jointives… Mazette, pur chêne ! Pas de clous…. Ah ! voilà les dalles…

– Dans le métier, on dit des « tampons »… Donne la pince… Une, deusse, enlevé… A la descente : passe-moi la « règle », ça servira d’échelle.

– Tu sais où est la case ?

– … Videmment, deuxième à droite… V’là la bière… Tire à toi, par terre : bien !

– Les couvercles sont joints par des tire-fonds. Donne le tournevis… Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit.

– A la chemise de plomb mainte­nant. C’est l’affaire au vilebrequin ; on fait trois petits trous…

– Ah ! Qu’est-ce qu’on r’nifle !

– Dame, depuis six mois qu’elle est enfermée là n’aans ! Prends d’éther… Un coup de pince tranchante, j’rabats le couvercle…

– Quequ’ceksa ? D’l’ouate ?

– Oui… enlève, jette par terre… Tiens, la v’Ià ! »

Les deux misérables s’arrêtèrent un instant, figés par l’apparition de la morte.

– N’tombe pas dans les pouimes, hein !..Tonnerre! le collier !… C’n’est pas celui-là !

– Comment, pas celui-là ?… T’avais dit…

– Sûr ! j’les ai assez entendus ra­bâcher, pendant l’enterrement, qu’on 1’avait fourrée dans l’trou avec son collier… Mais çui-là, c’est du verre…

– Et les perlouzes ?

– Rien… je ne vois rien…

– Tu m’as f… dedans !… Ah ! c’t’odeur !… on crève…

– Barrons-nous.

– Grimpe… au trot… Par la fenê­tre maintenant… Saute… mais saute donc…

– J’m’accroche aux barreaux !..

– Idiot, ça saigne : tu vas nous fai­re pister… En vitesse… J’ai les outils…

– On va les f… dans un trou… Tiens, dans çui-là… y a une pelle… Un peu d’terre…

– Le manche du vilbrequin dé­passe…

– Tant pis… Grouille…

– V’là l’mur… grimpe sur moi… Pas de flics ? Non ?.. Descends… »

Dans l’ombre de l’interminable mur qui sépare de la rue des Rondeaux le grand cimetière, deux fantômes se fondent, happés par la rafale, noyés par la pluie qui cingle, impitoyable, sous le regard aveugle des grands nuages emportés par l’ouragan d’hiver, au-dessus de Paris.

 

La fatalité des eaux

 

Ce matin gris et mouillé du 23 décembre 1911, un jardinier qui allait entretenir des tombes derrière le co­lumbarium, traversait la 89* division, le coin le plus abandonné du cimetière, grand champ parsemé de charmes touffus et d’acacias frissonnant à l’aigre bise qui soufflait par instants en tempête.

– Quelle odeur ; pis qu’un chien crevé !… Tiens, une grille arrachée !

L’homme s’approche du chevet d’un monument gothique en bordure de l’allee principale. Il le contourne, aper­çoit à ses pieds un amas d’objets, arrive devant la porte qui bâille, lais­sant échapper des bouffées empestées, regarde…

Le monument Edwards a été violé !

Affolé, le jardinier traverse en cou­rant le plateau, dévale quatre à quatre les escaliers et se précipite chez le conservateur, qui téléphone sans désemparer au commissaire de police de la Roquette.

Ce magistrat, M. Deslandes, accou­ru avec son secrétaire, M. Poggi, se rend immédiatement sur les lieux. A deux cents mètres du caveau, une puanteur écœurante, intolérable, saisit à la gorge le petit groupe, auquel se sont ralliés des fossoyeurs et des gar­des.

– Il ne serait pas prudent d’entrer dans le caveau sans être assuré qu’il n’y a pas de gaz méphitiques, dit le conservateur, M. Hanriot. Nous ailons y faire brûler du papier. »

Un fossoyeur ouvrit toute grande la porte de bronze au panneau de verre dépoli et jeta dans le trou un journal enflammé. Une âcre fumée, noire et épaisse, monta de la tombe.

– Le feu ! vite, les pompiers ! »

Galopades, coups de trompe ; les pompiers do la rue Haxo arrivent, mettent leurs pompes en batterie.

Vision de cauchemar que ces hommes vêtus de bleu terne, courant dans la tourmente, sous les arbres dénudés, leur casque de cuivre embué par les rafales humides. Au fond d’une cuve de ciment, un cadavre momifié, sans âge désormais, naguère le parfum de Paris, aujourd’hui la peste d’un cime­tière !

Les pompiers noient le caveau.

Pour la deuxième fois, en six mois, la Petite Reine était condamnée, par la macabre ironie du sort, à être noyée. « Requies Æterna », repos éternel, dit la devise gravée au fronton du monu­ment Edwards. Le repos éternel qu’elle pensait avoir trouvé en entrant dans l’étroit in-pace du Père-Lachaise, l’onde, perfide comme la femme, le lui re­fusait.

Vers 2 heures 30 des amis, dont le docteur Dauriac, Mme Fossey, la mère de Lantelme, mandés d’urgence, étaient arrivés au cimetière. Edwards, lui, était à ce moment à Nice.

– Les bandits ! sanglotait Mme Fossey, ils ont profané la vierge espa­gnole dont j’avais fait présent à ma pauvre fille et que la pauvre petite désirait depuis si longtemps… Et la croix d’émaux… Et, elle… oh !… elle !…»

On l’obligea à demeurer chez le con­servateur, cependant que, sous une pluie battante, le docteur Dauriac se rendait à la 89 division. On décida de ne pas ramener le corps au jour, mais d’explorer sur place le triple cer­cueil violé.

On épuisa d’abord l’eau des pompes. On se rendit compte que le feu était dû au journal enflammé qui, tombé sur l’ouate arrachée du cercueil, avait amené la combustion lente de celle-ci : d’où une abondante fumée.

Puis on passa à l’examen du cer­cueil. Seuls, le visage et la poitrine de Lantelme étaient découverts. Ils étaient momifiés. Les traits, desséchés, étaient restés reconnaissables ; les ma­gnifiques cheveux châtain foncé adhé­raient encore au crâne. Enfin, on cher­cha les bijoux.

Sur les indications données par les amis, on retrouva d’abord un collier de jade qu’une amie, Mme X…f, avait offert à Ginette et que celle-ci préférait à tous ses joyaux, même à son fameux collier de perles. Edwards n’avait pas voulu qu’elle s’en séparât. D’où la lé­gende de l’inhumation avec le collier de perles que la foule ignorante con­fondait avec le modeste présent d’une amie, plus cher pourtant mille fois au cœur affectueux de la Petite Reine.

Sous l’oreiller bordé de dentelles, un petit sachet était demeuré qui conte­nait les seuls joyaux renfermés dans le cercueil avec Ginette, un esclavage de platine, un collier d’améthystes et d’émeraudes, des copies des fameuses perles noires et grises, un portrait de son mari cerclé d’argent doré, le tout valant à peine 1.200 francs. Les vam­pires avaient passé même à côté de ce pauvre butin !

Mais le docteur Dauriac profita de cette reconnaissance pour faire décou­dre l’ourlet du kimono, trempé, souillé par la décomposition, puis par l’eau, empouacré par la fumée, loque im­monde à présent, suprême vêtement du cadavre. Edwards allait revenir d’un jour à l’autre. Il voudra, de toute évi­dence, avant que se referme la triple bière nouvelle, revêtir de quelque étof­fe précieuse, digne de son amour, le corps odieusement profané. Donc on enlèvera le kimono. A tout prix, il faut éviter que la lettre révélatrice « Mon André chéri… », subtilisée si heureusement une première fois sur L’Aimée, risque de tomber entre les mains d’Edwards. On avait cru, en la laissant dans la bière de la morte, la cacher à jamais au mari. Sinistre, la fatalité voulait qu’en même temps que la pauvre petite morte, l’aveu de sa profonde et obscure passion fût arra­ché à l’improfanable secret de l’invio­lable tombe. Et la tombe avait été vio­lée, et le secret pouvait, à chaque ins­tant, être profané. Le docteur Dauriac reprit la lettre avec les bijoux. Qu’est-elle devenue? Peut-être a-t-il retrouvé son destinataire, ce suprême message de la petite amoureuse !

 

La vedette du jour !

Par une étrange ironie du sort, cette tapageuse et macabre rentrée en scène ne donna à la malheureuse la vedette que pour un jour, et encore! La veille, la bande à Bonnot avait ouvert la série de ses exploits par l’attentat de la rue Ordener. Paris n’accorda qu’une atten­tion distraite et apitoyée à ce second épisode de l’affaire Lantelme.

La Sûreté, qui avait besoin de tout son personnel pour lutter contre les bandits en auto, ne put pousser à fond son enquête. On retrouva un flacon d’éther et le pharmacien qui l’avait vendu, mais pas son acquéreur; on déterra les outils du forfait, mais sans en déterminer les propriétaires; on re­constitua par les traces de sang le chmin par où les malfaiteurs s’étaient enfuis, mais sans pouvoir identifiez les fuyards.

Ginette, rentrée dans l’ombre du ca­veau, sous l’égide du tutélaire Requiet Æterna, pouvait espérer connaître cette fois, à jamais, après cet immonde atten­tat, la grande paix qui règne au pays des tombeaux.

Le 13 mars 1914, Edwards, incon­solé, venait rejoindre sa Petite Reine.

 

Quatre ans après

Juin 1916. Après une défense héroï­que, le fort de Vaux vient d’être pris par le kronprinz. Les Russes envahis­sent la Galicie et font 110.000 prison­niers. Le croiseur Hampshire, qui transporte en Russie le maréchal Kitchener se perd corps et biens dans la mer du Nord.

Toutefois, en deuxième page des journaux, une brève information en trente lignes : la sépulture de Lantelme a été violée à nouveau. C’est la porte, cette fois, qui est défoncée. Mais les malfaiteurs suivent la même mar­che que leurs prédécesseurs de 1911. Ils soulèvent les dalles, vont sans hésita­tion à la deuxième case, défoncent les bières de bois, découpent la bière de plomb. Même déconvenue : ils ne trou­vent plus aucun bijou.

Cette fois, on est en plein mystère. En son temps, il fut dit et redit qu’à la suite de la première violation, au­cun objet de prix ne fut laissé dans le cercueil de Ginette. Les malfaiteurs étaient admirablement renseignés sur tous les points : était-ce bien des bi­joux qu’ils cherchaient?

Mais aucune attention n’est prêtés au nouveau forfait. Le public ne s’in­téresse pas à l’involontaire rentrée en scène. Trop de jeunesse fière et pure agonise ou gît sur les champs du car­nage. Il est trop de nécropoles impro­visées qui requièrent la pieuse sollici­tude de la patrie pour que 1’opinion s’occupe, même un seul jour, d’un ca­veau défoncé au Père-Lachaise. Et le fait-divers sombre dans l’indifférence publique, au point que la presse a ou­blié juqu’à l’orthographe de la vedette Lantelme qu’elle écrit L-a-n-t-h, Lanthelme !

*

Nous sommes allés devant je monu­ment Edwards, tout au fond du grand cimetière, en lisière d’un champ aux herbes folles, troué ça et là de tombes fraîches, sans dalles, comme des fos­ses autour d’une église de campagne. Les acacias frissonnaient sous le ciel clair, déjà froid ; les charmes en buis­son amorçaient un soupçon de taillis. A deux pas, 1e Columbarium lançait dans l’azur pâle les minarets bronzés de ses cheminées. L’air était embaumé des premiers feux de feuilles et de brindilles mortes tombées des cyprès odoriférants.

La minuscule chapelle gothique où repose Lantelme voisine à sa droite avec le lourd cénotaphe en granit de la famille Pailleron, à gauche avec le lé­ger temple à colonnettes d’Alice Ozy. D’un côte, le théâtre sérieux, même dans sa gaîté académique, de l’autre les planches, la coulisse, la bohème do­rée de 1860 !

Aux barreaux de bronze de la porte fermée sur le sommeil de Ginette, un menu bouquet se dessèche. Est-ce le destinataire de la lettre mystérieuse qui se souvient ? Un amoureux dédaigné qui n’oublie pas ? Un coupable qui se repent ? Une humble petite amie au cœur reconnaissant ?

Aujourd’hui, la paix nimbe cette tombe froide et soignée. Des petites reines se sont succédé qui ont fait oublier la Petite Reine endormie, il faut l’espérer, à jamais, cette fois.

Adieu, Ginette ! Pauvre Ginette !

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: