articles about Lantelme by reporters Nadaud and Pelletier

In this post I wrote about French reporters Marcel Nadaud and Maurice Pelletier, who had published in 1925 a series of articles called “Les Morts Mysterieuses” and also had mentioned Lantelme case. In 1926 the book followed, but I have only the scans (as images) of 4 articles found at Gallica site. Now they are in text mode (OCR and spell-check by me).

Here are texts of 1st and 2nd articles (10-11 October 1925, published in “Le Petit Journal”).

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Les Morts Mystérieuses

La Fée du Rhin (Lantelme)

 I. Petite Reine

par Marcel Nadaud et Maurice Pelletier

Luttant de toute la force de son hé­lice contre la violence du courant, le large house-boat remontait lentement le grand fleuve aux eaux troubles.

A l’avant de la péniche, une toile de tente rayée s’efforcait de protéger con­tre l’ardeur du ciel, gris à force d’être bieu, les passagers allongés sur des rocklngs et qui, de temps à autre, tendaient une main paresseuse vers des gobelets où des pailles se dressaient dans de la glace pilée.

– On crève de chaud, grogna l’un des buveurs. C’est toujours comme ça, les années de comète!

– Dans ce bateau tout en tôle, on se croirait dans un four, ricana son voisin.

– Un four! Un four ! ne parlez pas de four devant un directeur de théâtre ! Vous avez beau lui offrir l’hospitalité; vous allez vous faire jeter par dessus bord!

– Tant mieux… J’aurais toujours plus frais qu’ici ! reprit hargneuse­ment un grand homme glabre, aux joues épaisses et aux lourdes paupiè­res levantines dissimulées sous un lor­gnon fumé. Eh ! Capitaine ! »

Pantalon blanc, vareuse bleue, le commandant du bord accourut à l’appel.

– Allons-nous enfin arriver à We­sel ?

– Nous en sommes encore loin, monsieur, à 40 bons kilomètres. Nous sommes à la hauteur d’Emmerich.

– Mais nous marchons comme des tortues, soupira le gros homme, en re­fermant ses paupières jasses sur ses prunelles acérées.

– Nous avons été retardés par la douane, expliqua l’officier. Et nous avons à lutter contre le courant. Re­gardez les péniches qui nous entou­rent…

– Ça n’est pas une consolation. Qu’est-ce qui’on va faire ? Continuer ou mouiller ici, pour repartir de nuit ou au petit matin quand il fera plus frais, et que l’orage qui monte là-bas sera passe ? Qu’en disent ces dames ? Où sont ces dames ? »

Par l’écoutille s’ouvrant sur l’entre­pont, une tête adorable apparut : sous une forêt de cheveux châtain foncé, deux yeux immenses d’où jaillissait une lumière gaie semblèrent soudain galva­niser la torpeur des hommes affalés.

– Ben quoi! chanta une voix ga­vroche, elles sont là, ces dames !

– Je parie que tu étais encore à la croisée du salon à faire le singe au dessus de l’eau, grommela le propriétaire du yacht. Tu sais bien que je te l’ai cent fois défendu !

– La femme doit obéissance à son mari, ponctua le directeur de théâtre.

– Ah, la barbe ! mon petit Abel. J’obéirai toujours à mon seigneur et maître, mais quand il me commandera ce qui me plaira. En dehors de ça, bernique ! Et puis, nous étions tout de même mieux en bas, tout près de l’eau, qu’à écouter vos découvertes : «I1 fait chaud… on marche comme des tortues… »

– La Petite Reine est de mauvaise humeur !

– Enfin une constatation inatten­due ! Non, mon vieux Charles, jamais la Petite Reine n’est de mauvaise humeur. Elle n’a pas le droit d’être de mauvaise humeur !

– Alors, qu’est-ce qu’elle décide ?

Gaminement, la fantasque créature sautait sur le pont, suivie d’une autre femme fort agréable, certes, mais dont la grâce était éclipsée par le charme de la « Petite Reine », qui s’abattit sur un coussin traînant auprès de son mari et posa calmement la tête sur les ge­noux de celui-ci.

– Si tu étais gentil, Fred, on n’irait pas plus loin. Il est déjà tard. A quelle heure serions-nous à Wesel ? On s’arreterait ici pour dîner tranquillement.

– Vous avez entendu, capitaine ?

– Parfaitement, monsieur. Timo­nier ! barre à bâbord !

– Qu’est-ce que vous faites’ ? jeta la jeune femme.

– Mais… je vais accoster, Madame…

– Merci bien ! Pour subir la puan­teur des berges et la curiosité des indi­gènes !… Je les ai assez vus à la fron­tière hollandaise!… On va mouiller ici !

– Au milieu du fleuve ? Impossible. On serait vite drossé !

– Vous avez entendu ce que dit Madame? » trancha son mari, l’hom­me qu’elle avait appelé Fred.

… Le bateau stoppa et mouilla ses ancres. Peu à peu, le soir tombait sur l’immense plaine ondulante qui apporte à la mer du Nord les eaux des neiges alpestres. Impeccable, un maître d’hô­tel, avec l’aide d’une femme de cham­bre, dressait la table où se groupaient des cristaux précieux, des porcelaines délicates, des fleurs rares.

– Un coktail, cher ami ?

– Comment donc ! Forcez un peu le gin et l’angostura. Par cette chaleur, on a besoin de remontant.

– Coktail, Petite Reine ?

– Grand merci ! Je l’aime pourtant bien ; mais voilà, il ne me le rend pas…

– L’ingrat! s’exclama Charles. Voilà un rare phénomène doublé d’un idiot, qui ignore son bonheur !

– Il y a comme ça dans la vie des amours malheureuses, soupira comiquement la jeune femme. Je suis une in­comprise, voilà tout ! »

Un ouragan de protestations jaillit du groupe des viveurs.

 

Méconnue !

 

– La chaleur et le whisky font leur effet, murmura la jeune femme en s’é1oignant vers l’arrière au bras de sa compagne. Et dire qu’ils croient me connaître et connaître ce que j’aime et ce qui me plaît ! Pour eux, la noce, les affaires, voilées d’un masque d’art…

– Plains-toi donc ! gronda affec­tueusement l’amie. Y a-t-il quelqu’un de plus choyé, de plus adoré que toi ?

– Celle qu’ils adorent, comme tu dis, ce n’est pas la vraie « moi », c’est une autre. Ce qu’ils aiment, c’est un gavroche, une gosse, une amuseuse. Vois-tu, les deux seuls qui sachent ce que je suis, c’est le marquis de B… et le père Duquesnel, encore deux vieux…

– Fred n’est pas si vieux que ça. Pour Duquesnel, tu dis ça parce qu’il va te faire créer «Sa fille»….

– Je dis ça, parce qu’il a su dé­couvrir ma sensibilité qu’on ne con­naît pas, ma franchise, mon émotion. Mais comment tous ces types-là…? Une petite femme comme moi, même mariée, ça n’a pas le droit à la petite fleur bleue… »

Elle s’était accoudée au bastingage et regardait vaguement tomber la nuit sur le fleuve.

– Vois-tu, chérie, ils ne savent pas plus deviner le secret de mon cœur que celui des profondeurs de ce fleu­ve. Toutes les forces mystérieuses qu’il recèle, nous les ignorons. Eux, ils ignorent de même les humbles ri­chesses de mon âme ; le peu qu’il en reste encore n’est peut-être pas à dédai­gner… Il y en a un qui s’en doute… Tu connais la légende de l’or qu’en­traîne et cache le Rhin : il y a aussi de l’or qui est caché là», ajouta-t-elle en frappant sa poitrine dont une blouse de soie dessinait la fermeté.

Ses beaux yeux lumineux s’étaient embués de larmes légères, comme si le vieux fleuve avait déposé un pa­ternel baiser sur les paupières fré­missantes. La Petite Reine s’était tue, laissant bercer sa mélancolie secrète par la grande chanson montant du Rhin.

L’une après l’autre, des péniches s’étaient groupées autour du yacht pour y passer la nuit, provisoire vil­lage flottant, réuni dans l’ancestrale terreur des ténèbres.

– Tu vois, on ne peut jamais être seule, soupira la jeune femme.

– Hé ! ces dames ! Est-ce qu’on dîne ?

– Aux autres, maintenant ! Etre toujours dans ce bruit, quel supplice !

– Alors quoi, Petite Reine, on joue les Filles du Rhin, paroles et musique de Wagner?

– Fa, mi, do, si, solfia ironiquement un des passagers. Avec trois bémols à la clé.

– Voilà, voilà ! remettons le mas­que », soupira la jeune femme en revenant vers l’avant.

– Qu’est-ce que vous pouviez bien vous raconter ? grommela le grand homme glabre. Tu as dû encore sortir quelques-unes de ces rosseries dont tu as le secret…

– Et dont tu vas te servir dans ton bouquin avec Gir. C’est ce qu’il y aura de plus rigolo dans ton chef-d’œuvre…

– Vous n’allez pas vous disputer, intervint Abel.

– Querelles d’amoureux! » conclut la jeune femme dont les prunelles fixèrent étrangement son mari.

 

La vision

 

Après le dîner, tout en éclats de rire et en joyeuses folies, les hommes s’alourdissaient sur leurs chaises, devant l’armée des alcools multicolores.

– Alors quoi ! On ne danse pas ce soir;? Au piano, Charles ! »

Gambades, tournoiements… Les mariniers allemands fumant placidement leur pipe, regardent avec philosophie et indulgence ce bateau frivole.

– Un peu de champagne, hein, Fred ?

– Tu sais que ça ne te réussit pas, fillette !

– Ça me retapera ! Je ne sais pas si c’est la chaleur, mais il y a des moments où je suis à plat, mais à plat !

– Et puis mieux vaut vider les soutes avant de passer une autre douane ; avons-nous eu assez d’embêtements aujourd’hui avec les gabelous allemands!»

Casquées d’or, les bouteilles repo­saient déjà dans les seaux à glace. Les coupes circulaient. Du piano, jaillissait un chahut échevelé, se déhanchant en rythmes rompus et cocasses. Fred se leva:

– Je descends. Dis donc, la gosse, tu viendras tout à l’heure dans ma ca­bine, j’ai quelque chose à te lire…

– Ah oui ! Ta dernière pièce… C’est bon, j’irai subir les derniers ouvrages, » soupira la gavroche.

A son tour, elle se glissa par l’écoutille dans la coursive qu’elle remon­ta vers l’avant. Elle entra dans son cabinet de toilette dont elle referma soi­gneusement la porte à clef, passa un kimono et dénoua sa chevelure qui retomba sur ses épaules en lourds co­peaux bronzés.

Elle alla s’asseoir à son minuscule bureau, prit une feuille de papier et commença à écrire : «Mon André chéri…»

Elle lâcha le stylo d’or et laissa tomber la tête dans ses mains, se releva, versa quelques pincées d’une pou­dre blanche dans le couvercle d’ar­gent de sa boîte d’épingles, huma voluptueusement.

Les yeux perdus dans le vague, elle était venue se rasseoir sur 1e plat-bord de la baie grand ouverte sur l’eau moirée et fuyante où se miraient les feux de position. Au loin, montaient de grandes vapeurs blanches, dansant une ronde fluide, chaste et éthérée. Les flonflons qui tombaient du pont, coupés de rires et d’éclats de voix, ne parvenaient pas à la distraire.

Elle se pencha sur le remous fris­sonnant au long de la coque. Dans l’onduleux tissu des eaux tournoyantes, des formes vagues passaient et repas­saient qu’elle tâchait de préciser peu à peu. Tiens! celle-là! on dirait celle d’une petite acteuse qui jouait un va­gue rôle dans L’Age d’Aimer. Même robe en forme, même chevelure ébou­riffée. Et celle-là qui étend une nappe verdâtre comme une jupe à crinoline, mais c’est une des silhouettes de « La Savelli. »

Des courants profonds du fleuve, tout un passé trouble remontait, fait de sacrifices, de compromissions, d’abandons lâches. Toute l’eau s’écoulant en masses violentes serait-elle capable de laver tant de souillures?

– Ginette ! Ginette ! » gronda une voix trop connue.

Alors quoi ! Après ce louche passé, un présent encore plus trouble, ce ma­riage avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, cette parodie d’union con­sacrée devant un maçon et un zingueur dans une mairie de province, cet achat à peine déguisé…

L’orage commence à gronder. Les bordés du yacht craquent sous le bé­lier des lames, la porte gémit sous la poussée… de qui?… Un courant d’air ou la main d un homme ?..

La voix furieuse du fleuve couvrait tous ces bruits. La Petite Reine re­cula vers la fenêtre, se couchant sur le côté comme pour éviter un choc qui la menacerait ; ses cheveux dénoués se déroulaient en cascades vers les la­mes courtes qui semblaient monter vers elle.

Des paumes invisibles s’appesantissant sur sa nuque endolorie cour­baient vers les flots tourbillonnants ses frêles épaules sous un irrésistible poids. Elle se pencha plus encore comme pour éviter une menace, préfé­rant à un présent odieux, la mort d’un passé fuyant. Un coup de roulis ou coup de poing? Elle bascule, un léger cri d’oiseau pris au piège troue la nuit.

…………………………………….

– Vous avez entendu ? demanda la jeune femme qui était restée sur le pont. On dirait un appel.

– Eh ! la Petite Reine !

– Petite Reine ! Petite Reine !

– C’est en..co..core u..u..ne de..de ses blagues, hoquète un ivrogne.

– Eh bien ! gosse, viens-tu!

– Si tu ne viens pas, je vais des­cendre avec mon grand sabre !

– Vos g…! » commande Fred, qui surgit soudain, pâle, et redégrin­gole quatre à quatre les escaliers, frap­pe à la porte de la cabine, l’enfonce d’un coup d’épaule. Sur le tapis per­san, une robe qui traîne; entre ces qua­tre murs de tôle, un parfum qui rôde…

– Ginette, Ginette !. Où es-tu ?… N… de D… la fenêtre ! »

Un des passagers qui s’est lancé à sa suite jette un regard sur le bureau, y voit une lettre commencée : « Mon André chéri… », prestement rafle la feuille. Pourvu que Fred…

…Mais Fred s’est jeté sur la croisée. Brusquement une rafale surgit et envahit la pièce, mélange de pluie et d’écume, comme si le fleuve voulait défendre sa proie, fille du Rhin venue retrouver ses sœurs…

Le lendemain, ce fut dans Paris, une stupeur douloureuse. Un bref télé­gramme d’Emmerich (Prusse rhénane) annonçait la disparition par noyade de Mme Alfred Edwards, la femme du grand journaliste, fondateur du Matin et propriétaire du yacht fluvial L’Aimée.

Mais Mme Edwards n’était autre que la souveraine incontestée du Pa­ris qui s’amuse, l’exquise Geneviève Lantelme, l’étoile la plus adorée du théâtre, celle que, du Boulevard au Bois, on appelait familièrement la pe­tite Lantelme magique, la Petite Reine, Ginette.

 

II. L’Homme aux Quarante Millions

Dans sa grande salle à manger de la rue de Constantine, sur l’esplanade des Invalides, M. Edwards regardait, immobile, la place en face de la sienne, vide, mais où le couvert semblait atten­dre celle qui, jamais plus, ne viendrait s’asseoir vis-à-vis de sou mari.

Un maître d’hôtel apparut, présen­tant protoсolairement une carte de vi­site sur un plateau.

– Je n’y suis pour personne, vous le savez bien. Pour personne, entendez- vous ?

– Mais ce monsieur a tellement in­siste !»

Excédé, M. Edwards prit le bris­tol.

– M. X…, M. X…, du Temps ! Ah oui ! du Temps ? Faites entrer au sa­lon. Je vais le recevoir ! »

Ah ! ce n’est plus l’Edwards plein de morgue brutale qui entre dans ce salon. C’est un vieillard à la taille voû­tée, aux jambes flageolantes. Les pau­pières lourdes sont devenues des souf­flets écroulés ; les bajoues flasques, la lèvre pendante, le teint grisâtre, tout trahit une brusque et précoce sénilité due à l’effroyable coup du sort qui a fauché la joie et la raison de vivre du malheureux.

– Oui, oui, mon cher confrère, car j’ai été, moi aussi, journaliste, mais il y a si longtemps, si longtemps de ça… Je sais pourquoi vous êtes venu me voir…

– …

– … Ne protestez pas… A cause de ces bruits, des bruits infâmes qu’on a fait courir… Oui, des confrères, d’anciens confrères à moi, ont osé insinuer que ma femme n’était pas morte par accident… Ils ne me pardonnent pas ma dure franchise… Saint-Jean-Bouche-d’Egout. comme ils ont prétendu que je m’étais surnommé… Mais ils n’avaient pas le droit…

– …

– Rien, rien ne leur permettait de le dire. Ils se sont vengés parce que je n’a­vais pas voulu recevoir à bord leurs en­voyés spéciaux… Oui, le premier qui est venu, alors que j’étais en pleine crise cardiaque… Et c’etait un de mes an­ciens rédacteurs !… Il a été furieux, il a vu un carreau cassé ; il a prétendu que c’était une balle de revolver !… L’Aimée était très large : on cassait des carreaux à tous les passages d’éclu­se…

– …

– La police prussienne, troublée par leurs racontars, a fouillé le bateau, nous a interrogés, mes amis, Mme Ver­mell, Cuvillier, Tarride, mon cousin Thinet, moi-même, comme des crimi­nels. Finalement, elle s’est aperçue qu’elle se fourvoyait. Devant ma douleur elle nous a fait des excuses… Eux n’ont rien démenti.

– …

– Et quand je pense à mon premier reportage !… Il y a… attendez.. quarante ans… C’était au Figaro… C’é­tait sur le naufrage d’un steamer dont les passagers avaient péri… Toute ma vie tient entre deux naufrages… deux naufrages…

– …

– … Ginette était si gaie, ce soir-là, si en train. Elle a fait de la musique… elle a dansé… si affectueuse, si tendre… Voçs voyez ce vêtement… C’est elle, oui, elle qui, de ses petites mains si mi­gnonnes, l’a cousu… À vingt-huit ans ! Morte à vingt-huit ans ! Moi je vis en­core, j’en ai cinquante-quatre, le double d’elle. Pourquoi n’est-ce pas moi ? Ah ! pourquoi n’est-ce pas moi?»

M.Edwards s’était écroulé dans une bergère, secoué de lourds sanglots. Le journaliste, bouleversé — il en avait vu bien d’autres, pourtant — voulut pren­dre congé.

– …

– Ah ! oui ! les funérailles… De­main, monsieur, demain… Mais ne le di­tes pas… Personne que moi, je ne veux pas qu’il y ait personne que moi, son vieux mari, son vieux papa… Adieu, mon cher confrère… Ne le dites pas, surtout..! Ne le dites pas… »

 

Au Père-Lachaise

 

Matin clair du dernier jour de juil­let 1911. Paris est aux trois quarts vi­de. II n’y a que peu de monde devant la petite chapelle du Père-Lachaise, d’où l’on voit se dérouler un océan de toits troué de fumées, cette ville sur la­quelle a régné le charme de la petite morte. C’est de cette Acropole à la fois moderne et désuète que Ginette partira pour aller dormir son dernier sommeil.

Dans le sanctuaire, plus de soleil, de chants d’oiseau, plus rien que la lueur vacillante des cierges et l’acre parfum des couronnes. Une centaine de person­nes attendent à la porte pour accompa­gner jusqu’a sa dernière demeure la Petite Reine adulée, Mathilde Fossey, au théâtre Geneviève Lantelme, dans le monde Mme Alfred Edwards, dite Ginette.

A pas lents, le cortège sort de la cha­pelle et, par les allées sablées, dans le recueillement et la tristesse, gagne le caveau de la famille Edwards.

– Pauvre vieux ! son cinquième ma­riage…

– Son cinquième ? Je croyais son troisième.

– Non, son cinquième… En premiè­res noces, il avait épousé une danseuse pour embêter son père. Premier divorce. C’est une de ses cousines qui prend la suite. Deuxième divorce. Puis il se ma­rie avec la sœur du docteur Charcot. Et de trois ! Après c’est l’ex-femme d’un auteur dramatique…

– Celle-là, je la connais : la fem­me de …

– Chut ! Pas de nom ici. Ça ne lui a pas mieux réussi. Nous en sommes à quatre. Ç’a été cette fois pour épouser Ginette…

– Oui, je sais, il y a un an. Vous savez comment ils se sont mariés? Un beau jour, à Rouen, le patron d’un petit bistro de la rue Jeanne-d’Arc, près de la gare, flânait sur le pas de sa porte, quand il voit arriver un grand type très chic, ruban rouge, guêtres claires :

– Vous avez une chambre à louer?

– Oui, monsieur.

– Je vous la loue pour quatre mois; je paie d’avance.

– Bien , monsieur. Il y a le 4 qui est très belle…

– Ça m’est égal ; je ne l’habiterai pas. Vous pouvez là louer à qui vous voudrez…

Le patron regarde l’original qui tire des billets bleus. Ça lui paraissait louche. Mais enfin, l’argent, c’est de l’ar­gent. Prudent d’ailleurs: il demande au client : « Il faut que je vous inscri­ve sur mon registre d’hôtel. — J’allais vous le demander ». Et le locataire-fantôme…

– Hé là ! pas de ces mots-là ici !

– Vous êtes un mauvais plaisant… écrit de sa plus belle encre sur le re­gistre crasseux : « Alfred Edwards, ancien directeur du Matin ». Vous pen­sez si le patron de la boîte en est resté baba. Au bout de quatre mois…

– Edwards était domicilié légalement à Rouen…

– … Vous l’avez dit… il revient avec une petite femme charmante : « Je me marie demain. Avez-vous des témoins ? — Parfaitement. Il y a X… qui vient faire tous les soirs son do­mino, et puis Y…. qui est charpentier, et Z… qui est sculpteur-décorateur. Je vous en trouverai un quatrième ». Et le lendemain, à 11 heures, Lantelme devenait Mme Edwards, sans tambour ni trompette… »

D’autres se racontaient des coïnci­dences, des prédictions.

– Vous savez que Mégard, Fusier et Lantelme étaient allées il y a deux ans chez Fraya. Fraya avait dit à Lantelme de se méfier de l’eau…

– Quelle blague !

– Non, du tout. Elle avait dit à Mé­gard de se méfier de la route. Un an après, c’était son accident d’auto.

– Et à Fusier ?

– … De se méfier de la lettre G….

– … C’est pour ça quelle a épôusé Gir… Quelle mauvaise langue vous fai­tes ! »

Il y avait aussi les pratiques.

– Quelles sont ces jeunes femmes, auprès d’Edwards ?

– Les sœurs de Ginette.

– Elles héritent d’un joli magot. Ils étaient mariés sous le régime de la communauté.

– C’est deux millions et demi pour la famille de Lantelme.

– Qui aura son collier auquel elle tenait tant ?

– Personne. Le pauvre vieux n’a pas voulu que Ginette en fût séparée, même après sa mort. Et il le lui a laissé au cou. Etonnant, hein ?

– Ces Levantins pourtant, c’est ca­pable de tout.

– De tout… et du reste.

– Quel reste ?

– Chut ! on arrive : vous savez bien ce que je veux dire ! »

De leur côté, les sceptiques allaient leur train.

– Alors, ça vous paraît clair, cette histoiré-là ?

– Qu’est-ce qui sera jamais clair avec Edwards ? Enfin, rien à dire : vous avez vu ce à quoi conclut la police allemande ? A un accident.

– Vous êtes prudent ! Pour moi, ça prouve qu’Edwards était bien avec la police allemande !

– De longue date ?

Chi lo sa?.. Au fond, savez-vous comment a eu lieu l’accident, puisque accident il y aurait ?

– Pas par les témoins en tout cas : autant de récits, autant de versions !

– C’est qu’ils n’ont pas eu le temps de se mettre d’accord! Moi, je sais. Je ne peux pas vous dire de qui: j’ai promis le secret, mais c’est sûr. Eh bien ! Il l’a f… à l’eau, parce qu’il l’a­vait surprise dans sa cabine…

– Vous allez loin. On m’a dit, à moi, à la suite d’une scène entre eux. Mais ça a bien l’air d’être ça. Il l’a tuée. »

Les hargneux s’en mêlent.

– Tout ça parce que c’est un ancien journaliste, et qu’il est millionnaire. Oui, oui, quarante millions… Pauv’gosse, si charmante !

– Si charmante, mon vieux ! un beau petit chameau, oui !

– Toi, ma p’tite, ne fais pas ton envieuse. Si tu n’avais pas eu ses ro­bes pour te renipper…

– Taisez-vous, voyons… On est au cimetière ! »

Et ainsi, au long des voies paisibles, coupés, hachés, les propos vont leur train. La malveillance, prudente d’a­bord — sait-on jamais à qui on par­le ? — se donne peu à peu libre cours. Elle se paie sur la bête de tant de luxe, de l’éclat passé, de la morgue encore récente. Elle n’a jamais pardonné les joyaux, les soupers fastueux, les mots et les jugements peut-être anodins, mais d’autant plus durs qu’ils tombent de plus haut. Elle tâtonne, a trouvé son terrain, se lance. Enfin !… Ah ! ma petite, ta carrière insolente, tes robes de la rue de la Paix, tes petits chiens Polo, Polette et Dédé et leurs niches Empire, tes grands chapeaux, tes bi­joux, tes voitures, on va pouvoir, par uno volupté suprême, non te les repro­cher, mais te plaindre de les avoir perdus !

Et par la faute de qui ? De celui qui te les a donnés ! Oui, de ce vieux qui t’a achetée, et qui marche devant nous, flageolant, trébuchant, ne voyant rien, n’entendant rien, perdu dans sa dou1eur…

… Dans sa douleur ? Peut-être. Pour­quoi pas plutôt dans son remords ?

Èt les langues vont leur train. Au­tour du caveau Edwards, masques hai­neux et méfiants, regards torves ou colériques dominent. Heurts de la bière contre la pierre, crissements des cordes, ultimes prières devant la fosse de ci­ment qui vient d’engouffrer les restes de Ginette et qui n’est plus qu’un trou d’ombre.

Alfred Edwards se penche pour re­voir une dernière fois le lit de bois bien clos où sa Petite Reine dormira pour l’éternité. Mme Fossey pousse un cri ; un intime, Paul Àrdot, les yeux révul­sés, défaille… Ces fleurs âcres, cette odeur grasse qui vient des profon­deurs, ces rumeurs… Dans la cervelle vidée d’Edwards, tout tourbillonne. Ses genoux ploient. Une voix derrière lui :

– Il tremble, le coupable !

Assassin ! Lui ! Ça, c’est le suprê­me coup de poignard a la bête agoni­sante, en plein dans le dos.

La sinistre rumeur née, cette mati­née de juillet ensoleillée, au cimetière qui domine Paris, déboule comme un torrent sur le boulevard, dans lès cou­lisses, dans les salles de rédaction. Il y avait un mystère. L’approfondirait-on jamais?

L’affaire Lantelme commençait.

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