le parfum est l’âme d’une toilette (1911)

A French article about perfumes in text mode, OCR and spell-check by me. As articles about perfumes are usually rare, I think it’s better to have a text version. Scans are in the previous post of my blog.

Les parfums

On  a raison de ne pas aimer les fleurs sans parfum.

Ce sont à peine des fleurs,  mais bien plutôt des plantes bariolées. On dirait que tout leur magnetisme et toute   leur vie secrète se sont réfugiés dans leurs teintes et elles en deviennent un peu inquiétantes et comme perverses. Certaines orchidées, par ce contraste incompréhensible entre la splendeur de leur costume  et leur glaciale pénurie  d’odeur, inspirent  une sorte d’effroi.

Plus sages que les rieurs, les femmes n’apparaissent jamais sans parfum : la plus modeste, la plus humble en choisit un et, rendons-lui cette justice, parmi toutes les camelotes qui tentent sa pauvreté, elle sait le plus souvent choisir, avec un tact exquis, l’odeur sans vulgarité, la plus fine, la moins voyante, si je puis dire.

Le parfum complète la toilette de la femme avec la même subtile nécessité que l’atmosphère entoure le relief d’un paysage, en pénètre et en adoucit les contours, en relie les couleurs. On ne doit pas s’en apercevoir tout d’abord, ou bien il y faut une grande attention, beaucoup d’habitude et y penser exprès.  Le sourire  du   connaisseur doit signifier : « Je m’y  perds.   Cette odeur de racine exotique ou de fleur des champs, d’aromate ou de fumée, n’a pas été rapportée par cette passante au moyen d’un flacon ou d’une houppe sur les étoffes qui la couvrent. Elle est leur parfum naturel. C’est le je ne sais quoi de chaleureux et de fragrant qui  émane de sa personne, de ses dentelles, de ses satins, de ses fourrures et de toutes les jolies choses précieuses et inutiles qui dansent autour d’elle, comme des trophées, au rythme de sa course sur le sentier de Paris. Donner un nom à ce complexe chef-d’œuvre serait offenser le goût de l’artiste aussi brutalement   qu’une  étiquette  botanique  viole  l’indépendance nuancée d’une fleur. Un nom ? Il n’en mérite qu’un, celui même que porte son auteur. »

Voilà ce qu’un connaisseur doit se dire  en passant auprès d’une jolie femme. Et s’il pense seulement : « Tiens! cette dame sent la violette ou le chypre », sa toilette elle-même est jugée.

Car le parfum est l’âme d’une toilette. Et de même que la raison réelle d’un amour demeure toujours malgré tout mystérieuse et quasi spirituelle, de même l’attirance que nous produit l’ensemble d’une parure réside en ce qu’il y a de plus indéfinissable : le parfum qui le complète, qui l’enveloppe, qui l’anime.

Il y a ainsi entre la femme et sa parure, entre son âme et son parfum, des affinités si profondes, si révélatrices, que les amoureux, qui sont tout intuition, ne s’y trompent pas, en effet. Ils associent  immédiatement l’image de la femme chérie au souvenir du parfum qu’elle s’est choisi.  Et je crois bien que voilà la signification essentielle du parfum et l’explication de son étrange influence.

Certains hommes vont jusqu’à renverser la proposition. C’est d’un parfum qu’ils sont épris, et ils aimeront tour à tour celles chez qui ils le retrouveront. Et ce n’est pas, autant qu’on pour­rait le croire, une aberration de leur part, mais simplement ils obéissent à un signe révélateur qui les guide, et du plus profond de leur instinct.

Les parfums ! Ah ! jolies Madames, quelque importance que vous leur attribuiez déjà, ce n’est encore rien. Vous n’aurez jamais, pour les choisir, assez de soins, de tendre et délicate sollicitude. Quoi que vous avouiez plus tard de vos intimes pensées à celui que vous aurez jugé digne de les comprendre, toutes ces confidences ne vaudront jamais en intensité, en profondeur, en vérité, cette révélation fulgurante, définitive, que leur porta le premier effluve du parfum que vous aviez le jour où il ressentit pour la première fois son amour.

Tout cela est assez dire que le choix d’un parfum ne doit pas être traité en bagatelle. C’est presque une question vitale, aussi essentielle que la santé, que la beauté. Mais quant à offrir des conseils…

Dans ce domaine presque idéal, tout est affaire de nuance, de tact, de mesure, on pourrait dire d’instinct. Décidément, on ne saurait donner aucun conseil. Tout au plus se livrer à quelques réflexions, après tout flatteuses pour nos belles con­temporaines.

Car, si les fleurs ont toujours été ce qu’elles sont, avec leurs odeurs immuables, ce n’est pas depuis bien longtemps qu’on songea à les imiter toutes. Ayons jusqu’au bout le courage de notre opinion et reconnaissons tout simplement que l’art de se parfumer resta plongé, jusqu’au xix siècle, dans une relative barbarie. Le xix siècle aura été (et ce n’est pas une mince gloire) le siècle de la musique et celui des odeurs suaves.

Certes, les femmes n’ignoraient pas les parfums autrefois. Seulement, ces parfums étaient plus violents, plus grossiers. Ils semblaient bien davantage superposés à la parure qu’ils embaumaient qu’émanés d’elle. Ces frangipanes, ces maréchales, ces peaux d’Espagne, si exquis aujourd’hui à respirer sur des sachets ou de vieilles étoffes, ne sont doux que parce que le temps souverain en a usé la violence agressive, le musc épais, le poivre insistant et brusque. Neufs, sortis de chez le parfumeur, ils devaient étourdir.

Après tout, de tels parfums convenaient admirablement à la sensibilité, en fait assez sommaire, de nos aïeux. C’étaient, sous leurs riches habits brodés et avec toutes leurs révérences théâtrales, de solides gaillards, sensuels et bons vivants, simples et sanguins, et très peu accessibles à des subtilités qui nous sont devenues depuis si familières : celles du cœur comme celles de l’oreille ou des autres sens, la musique, les longues stances amoureuses, la poésie confidentielle, le goût des odeurs rares.

A l’aurore du xix siècle, avec le romantisme, est entré dans nos mœurs cet amour de la vie intérieure qui eut ses ridicules, certes, et ses exagérations, mais tant de beautés ! Et avec cette renaissance coïncida exactement le culte, tout nouveau, des parfums. Baudelaire, qui est par excellence le poète de l’âme du XIX siècle, en a parlé avec génie. C’est lui qui a noté les plus subtiles correspondances des odeurs et des pensées, et des sentiments de l’amour. Nul plus que lui ne descendit aussi profon­dément dans ces retraites où le cœur et les nerfs confondent leurs pouvoirs occultes, évoquant les plus majestueuses et les plus mystérieuses images de l’univers avec le souvenir, avec le nom d’un parfum. Son œuvre entière avoue cette obsédante préoccupation. Et dans le fameux sonnet des Correspondances,, avec quel amour ne s’étend-il pas sur les parfums, après avoir à peine nommé les couleurs et les sons :

 

II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies;

Et d’autres corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

Comme toujours, quoique d’une manière lente et indirecte, les poètes modifièrent la sensibilité de l’époque dans le sens de leur volonté. A tant de raffinement de leur part répondit chez les femmes une subtilité nouvelle. Et peu à peu les par­fums changèrent. Puisqu’ils étaient appelés à ce rôle élevé de susciter des analogies spirituelles et d’exalter ainsi mieux le sentiment de l’amour, on les voulut plus naturels, plus pareils à des rieurs, plus légers. Ils le devinrent. Les progrès de la science ne furent certes pas étrangers à l’élaboration des nouvelles essences. Des spécialistes passionnés investirent chaque fleur, comme des conquérants isolent des villes dans un vaste pays. Les plus défendues, sous les assauts répétés et combinés des huiles, des acides et des alcools, livrèrent leurs petites âmes vierges et inconnues. Sauf de rares exceptions, comme, par exemple, cette pauvre et délicieuse cassie, dont Mérimée envoyait de Grasse une fleur à sa belle Inconnue, la chimie eut raison de la pudeur des corolles.

Et la parfumerie moderne est devenue d’une richesse incomparable. Sans avoir abandonné les extraits des nards, des gommes et des aromates, qui vibrent encore dans son concert comme des notes d’Orient et des Tropiques, elle a surtout porté son effort dans la découverte des odeurs des fleurs de nos climats. Le jasmin, l’acacia, le cyclamen, l’edelweiss, la giroflée, le lis des vallées, le mimosa, que suivront bieniôt de plus humbles mais non de moins fragrants calices, renforcent son orchestre fastueux. Les violons des verveines et des chèvrefeuilles, les flûtes des résédas et des trèfles, les hautbois des muguets et de l’aubépine font entendre leurs voix délicates. Et demain, qui sait quels instruments de beauté révéleront, sous les doigts des artistes nouveaux, les fleurs des champs aux noms de légende à la fois mystérieux et familiers, aux noms de fées rustiques, les modestes, savoureuses, adorables fleurs des champs ?

Par malheur, parallèlement à cet effort tout floral, la chimie moderne en fit un autre, celui-là désastreux, avec l’invention de ce qu’elle appela : les parfums synthétiques. Comme toutes les fleurs n’ont pas encore livré leur essence, comme certaines ne l’ont fait qu’au prix des plus coûteuses tentatives, la chimie s’ingénia à recomposer les parfums de ces fleurs, en extrayant, de produits industriels bon marché, le principe odorant qu’ils gar­dent analogue à ces parfums. Elle obtint ainsi des illusions, des transpositions, des approximations d’odeurs. Mais le mystère de la vie, qui n’a pas été respecté, se venge. Et, dans ces faux par­fums reparaît, hélas! trop vite, le relent des réactifs employés, je ne sais quelle odeur de laboratoire et de travail humain. D’ailleurs, même dans leur jeunesse, ils gardent quelque chose d’insistant et de lourd, et la plébéienne révélation de leur imposture.

C’est d’eux surtout que l’on peut dire qu’ils n’émanent point de la parure féminine. Une femme vraiment femme, consciente de la haute signification que revêt son parfum dans l’ensemble de l’œuvre d’art qu’elle réalise chaque jour par sa toilette, repoussera ces grossiers mensonges et n’élira que les parfums qui viennent directement des fleurs. Ceux-là ne trompent pas. Ceux-là ne sont jamais vulgaires. En s’exténuant, ils s’affinent encore. Leurs effluves gardent quelque chose de pur, de confi­dentiel, d’intime. Eux seuls savent ne faire qu’un avec le corps et le vêtement, et se confondre avec l’odeur elle-même de la santé, l’allégresse du rythme et l’attrait de la grâce amoureuse.

FRANCIS DE MIOMANDRE dans Les Modes, Aout (August) 1911.

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