Simone about Lantelme – full text

Simone Le Theatre 194 janvier 1907

Actress Simone (than Simone Le Bargy) on Le Theatre cover, # 194, 1907.

In her book Sous de Nouveaux Soleils actress Simone (1877-1985) wrote few pages about Lantelme while speaking about the drama Le Vieil Homme, where both actresses starred. But their first meeting took place few years before, when Lantelme had just made her debut on stage.

“Un jour, les affiches de la Renaissance annoncèrent la centième du Vieil Homme, mais au théâtre, ainsi que dans l’édition, il y a des mille qui ne valent que des cent et des cent qui ne sont point faits de treize à la douzaine. Notre chiffre de représentations tournait autour de quatre-vingt cinq. (…)

Un rôle fort important, celui de Mme Alain, fut confié à une jeune actrice qui s’appelait Lantelme.

Je ne puis me résoudre à simplement la nommer, car cette personne était un personnage. Pour ceux qui l’applaudirent, son nom évoque une fin dramatique, une noyade dans le Rhin à la suite de mystérieuses débauches.

Il y eut ce drame en effet. Mais la misère d’une exis­tence qui trouva son achèvement un soir de grande pluie dans les tourbillons d’un fleuve orageux, après une enfance abominable couronnée d’une solitude dont l’âcreté ne peut se décrire, durent faire accepter sans révolte à la mourante, pendant la longue minute du dernier soupir, l’évanouissement dans le non-être.

Elle m’apparut pour la première fois en 1902, au Gymnase, trois jours avant la création du Détour.

Recommandée à Alphonse Franck par un des direc­teurs du Matin, on lui distribua dans la pièce le rôle d’une bonniche de province qui, au troisième acte, susurrait par la porte entrouverte le nom d’un visiteur.

J’appris qu’au cours d’une répétition, le metteur en scène et l’auteur ne s’étaient point privés de railler les maladresses de cette débutante; je les ramenai sans peine à plus d’indulgence. En vérité, je ne me rappe­lais pas avoir jamais vu la demoiselle en scène car son apparition se plaçait alors que je lui tournais le dos.

Elle vint me remercier de mon intervention, les larmes aux yeux.

Le lendemain la ramena dans ma loge durant que je m’habillais; aussi les jours suivants. Elle s’asseyait par terre après avoir demandé la permission de rester là, disant « qu’elle se trouvait bien à côté d’une dame qui lui avait apporté un secours désintéressé ».

Elle avait tout juste dix-sept ans. Vêtue de façon ordinaire, non fardée, privée de bijoux, elle étincelait sous cette livrée modeste.

La taille fine, la gorge pleine, les mains et les pieds étroits, elle avait des yeux bruns immenses et superbes, une rangée de cils comme s’en ajoutent les stars, et le nez le plus parfait que jamais modela la nature, une belle bouche rouge, plutôt grande, dont la lèvre supé­rieure, un peu courte, un peu relevée sur de petites dents écartées (les dents du bonheur, affirment les augures) donnait à son visage un air de surprenante naïveté.

L’attention dissimulée et parcimonieuse que lui accordait son protecteur la contentait. La manière dont elle fit son entrée dans le monde expliquait peut-être que ses appétits fussent limités. En effet, grâce à une mère vigilante, elle était devenue, aux environs de sa douzième année, l’agneau pomponné d’une maison spéciale. L’amour excessif des grâces enfantines y rassemblait quelques bons vieillards.

Le récit des attentats qui la conduisirent doucement à l’âge où vivre de son corps ne signifie plus qu’une routine, ne lui coûtait pas un battement des paupières. Ses larges prunelles immobiles reflétaient plutôt un vide, une absence; et la lèvre écourtée sur les petites dents blanches, un long étonnement devant les autres et soi.

« Ce que je désire ? Un piano », avouait-elle; et, pour formuler cette envie, sa voix et son parler res­taient les mêmes que lorsque ressuscitait dans le champ de sa mémoire le souvenir des salissures qui lui furent imposées à l’âge ou d’autres fillettes s’occupent des mousselines de leur première communion.

Elle était lente et rêveuse comme certains animaux qui ne connaissent point la joie.

Le Détour termina sa carrière et la visiteuse du soir me redevint étrangère. J’apprenais cependant qu’elle travaillait, progressait, abordait de grands rôles.

Parmi les photographies alignées aux vitrines de cer­tains libraires, je la découvrais élégante et parée. On racontait qu’elle nourrissait une passion extrême à l’égard d’André Brûlé, que les soupirs de cette beauté laissaient indifférent. Pour finir, l’enfant au piano, la créature couverte de perles, l’amoureuse sans espoir épousa, après qu’il eut répudié Missia Nathanson, le vieil Edwards, nabab, barbe-bleue, propriétaire et directeur du Matin.

Tel était le passeport de Lantelme lorsqu’on lui dis­tribua dans le Vieil Homme le rôle de Mme Alain.

Huit ans s’étaient écoulés depuis Le Détour. Son jeune talent était reconnu.

Elle témoigna promptement sa satisfaction de me revoir et s’efforça de m’en fournir mainte preuve.

Son regard errant, sa voix mélancolique n’avaient point changé. Ni la fortune dont elle était maîtresse, ni les bijoux énormes qui chargeaient son col et ses doigts fuselés, ne lui avaient appris à sourire. Si, durant cet amas de jours lourdement vécus, elle réus­sit à perfectionner son métier, ce ne fut point à mes yeux une moindre acquisition que sa vue de l’existence aussi nue que celle du bord de la tombe.

Aucun étourdissement, aucune vapeur nés de la jeu­nesse, de l’amour, de l’ambition satisfaite, ne lui mas­quaient le drame d’exister et le visage réel des êtres et des choses. Elle-même s’apparaissait à chaque ins­tant, non point sous le faux éclairage du mépris ou celui d’une absurde complaisance, mais dans la lumière blanche dont la violence écrase toutes les feintes et que l’épouvante des justes prête au Dernier Matin.

Un jour, elle m’avoua, parlant de l’homme affreux qui partageait son lit : « Quand je me réveille, il m’arrive de le tâter pour savoir s’il n’est pas froid. » Et lorsque Porto-Riche, caressant les deux énormes perles qu’elle portait à l’annulaire, lui demanda si le frotte­ment de leur monture ne lui faisait pas mal :

« C’est seulement pour venir, que ça fait mal », fut sa réponse.

Sans sommeil, elle trompait son ennui en restant longtemps perdue dans un livre. Shakespeare fut sa lecture assidue tandis que nous répétions Le Vieil Homme. Je me rappelle encore avec quelle justesse elle   en  relevait  les  beautés,   et  n’ai  pas  oublié   son trouble, lorsqu’elle découvrit Roméo et Juliette.

Les refus en forme de fuite du jeune homme qu’elle adorait n’avaient pas lassé son amour. Cependant, elle n’attendait plus rien, vivait avec cette blessure.

Lorsque fut annoncée à la Porte-Saint -Martin, c’est-à-dire dans le théâtre voisin du nôtre, la générale de L’Enfant de l’Amour, elle me demanda de l’y accom­pagner, parce qu’André Brûlé y tenait un des princi­paux rôles. Elle voulait se remplir les yeux du visage dont le souvenir lui remplissait le cœur.

La pièce de Bataille, quatre actes et trois entractes, durait plus longtemps que la nôtre, raccourcie chaque jour depuis des semaines. Nous arrivâmes, Lantelme et moi, au début du dernier acte.

Dès le lever du rideau, une soubrette annonçait à Liane (Réjane) la visite prochaine de Maurice (Brûlé). Aussitôt, Lantelme posa sa main sur la mienne et mur­mura, la voix tremblante :

— Il va se décommander, j’en suis sûre, il m’a fait le coup vingt fois.

Si nous avons un Père dans le Ciel, que ne pardon­nera-t-il pas à sa fille égarée, en faveur de cette parole?

Ni les opprobres qui écrasèrent son enfance, ni la boue déversée sur son printemps, ni les affreux consen­tements dont elle payait le droit au succès et à la for­tune, n’avaient réussi à détruire l’ingénuité de son amour.

Vers la fin du mois de mars, nous nous souhaitâmes un affectueux au revoir; elle ne quittait point la Renaissance où Tarride lui demandait de jouer la pièce suivante. Pour moi, j’avais à préparer un voyage en Amérique que je raconterai plus loin.

Quand approcha l’été, je m’installai à Trie-la-Ville, dans la maison que j’y possédais encore. C’est là qu’un matin, on m’annonça : « Lantelme est morte ! » Etait-ce un suicide, un accident, un assassinat ? On ignorait tout, sinon qu’au milieu d’une nuit d’orage, la jeune femme était tombée de la péniche où, en com­pagnie d’Edwards et de quelques amis, elle descendait le Rhin.

Son corps fut retrouvé trois jours plus tard. Il flot­tait, nu, entre deux eaux.

En attendant l’arrivée des magistrats français, on l’attacha au tronc d’un saule qui croissait sur la berge. Une torsade de chanvre serrait la fine encolure chargée l’avant-veille d’un cordon de perles.

C’était donc ce point d’une rive inconnue que cher­chaient dans l’espace, depuis qu’ils s’ouvrirent au monde, les yeux errants et toujours tristes. C’étaient ces mousses froides, cette dernière boue. Mais de celles-ci comme des autres, le fleuve miséricordieux, durant trois jours et trois nuits, lava la suppliciée. Alors on l’ensevelit et on déposa sa bière dans le caveau d’un cimetière parisien.

Les journaux annoncèrent imprudemment qu’on l’enterrait avec ses colliers et ses bagues. Aussi la sépul­ture fut-elle bientôt violée.

Inutile profanation. Les bijoux, naguère convoités par un peuple de femmes, furent retrouvés et vendus aux enchères.

Dernière surprise : on découvrit avec stupeur que la plupart étaient faux.”

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2 Comments (+add yours?)

  1. Corinne S.
    Nov 01, 2013 @ 18:59:33

    C’est un texte très touchant, merci de l’avoir présenté en entier.
    Nous savons maintenant que Lantelme venait juste d’avoir 21 ans quand elle est montée sur scène (l’âge de la majorité à cette époque).

    Reply

    • verbinina
      Nov 05, 2013 @ 09:34:20

      A vrai dire, je préfere vérifier l’âge selon les documents officiels. Simone a écrit peut-etre le meilleur texte sur Lantelme, mais elle était quand meme incorrecte dans quelques détails.

      Reply

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